Plongez avec Jules au cœur des visites de familles

En janvier 2017, plus de 280 000 touristes ont franchi l’enceinte des temples d’Angkor. Un chiffre en constante progression, dans ce pays qui tente une difficile ascension vers l’autosuffisance depuis les années 80. Pour cela, nombreux sont les khmers qui tentent de bénéficier, directement ou indirectement, de l’affluence touristique. En effet, sarouels aux motifs éléphant et noix de coco fraîches sont à négocier aux abords de chaque grand axe de circulation. Ensuite, viennent les tuk-tuks assoupis, les échoppes en bois, puis, au-delà, la forêt dense et sauvage. La visite s’arrête là. Pourtant, à l’ombre de ces arbres immenses, 112 villages, forts de 100 000 habitants, occupent encore les abords des immenses temples en ruine. A l’abri des touristes et de leurs smartphones, ils préservent involontairement les vestiges d’un mode de vie d’antan, dans une précarité extrême.
L’école du Bayon, qui a posé ses bancs et ses tableaux blancs au sein même du site d’Angkor, entretient une relation privilégiée avec ces familles. Parce que l’école du Bayon est gratuite et couvre l’ensemble des frais de scolarité de chacun de ses élèves (contrairement à l’école publique où la cantine, les manuels, les uniformes et tant d’autres choses y sont payantes), l’association est connue de ces familles, qui y voient un espoir pour leur jeunesse. Le travail d’accompagnement social est l’une des nombreuses priorités de l’association. Parce que l’éducation et la santé des enfants ne s’arrête pas aux portes de l’école, un bilan est régulièrement dressé sur l’état des familles et sur l’environnement des élèves.
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Situation professionnelle et familiale, salaires, santé… Les critères d’observation sont précis, et vont souvent jusque dans l’intimité des familles. Ces évaluations permettrons ensuite de proposer des emplois aux mères célibataires, des aides aux parents en situation de handicap ou encore la protection des familles orphelines… Soki, l’assistante sociale de l’école, œuvre chaque jour dans les villages pour suivre et accompagner chacune de ces familles. Un travail qui met à rude épreuve nos sensibilités modernes.
Ici, un grand frère est parti tenter sa chance en ville. A côté, une grande sœur en revient. On parle de naissance. On parle de mariage. On parle de divorces. On parle de décès. Ici comme ailleurs, on parle de vie, d’amour, de mort et d’argent. Autour de la jeune assistante sociale, les maisons sont faites de bois taillé dans les forêts alentours. Accueillie en amie, Soki va de cabanes en cabanes, jusqu’à sa dernière halte chez la famille la plus éloignée du village. Une bouffée d’air frais et un regard dirigé vers le ciel avant cette dernière visite, que Soki sais difficile.

Sokreï et Bissec ont 65 et 67 ans. Après avoir perdu leur fils unique, ces grands-parents ont vu la mère de leurs petits-enfants quitter le domicile pour tenter un nouveau mariage et une nouvelle vie. Le couple fatigué doit à présent nourrir 5 enfants, âgés de 8 à 14 ans. Pour cela, ils partent à tour de rôle à l’aube couper un peu de bois et tenter de le vendre aux alentours. Quelques riels par ci, un dollars par là… Et la vie des enfants suit son cours avec les moyens du bord. Les deux plus jeunes sont élèves en grade 2 et 3. Les plus grands n’ont pas eu la chance de pouvoir aller à l’école, ils espèrent donc pouvoir bénéficier d’une formation professionnelle. Les plus chanceux seront guides ou chauffeurs et le reste travaillera sur les chantiers ou dans les champs.

Heureusement, la maison en toit de paille, seul legs du père des enfants, est grande et confortable. Des pilotis en bois sec entourent le rez-de-chaussée de terre battue. Pas de murs ni d’intimité sur ce premier niveau, mais de l’ombre et quelques courants d’airs : c’est le refuge des chiens, des enfants et des poules. Une courte échelle permet de monter à l’étage, mais, en pleine journée, la température y est suffocante. L’étage sera complet à la tombée de la nuit, quand serpents, blattes et rats envahirons la poussière. En attendant, on vit dehors, sous le soleil ou sous les arbres.

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Quand Soki arrive pourtant ce matin-là, alors que la saison des pluies est aux portes du Cambodge, on l’invite à monter aussitôt. Les grands-parents sont fiers de montrer le nouveau lit des enfants : un matelas posé a même le sol en bois pour les 3 plus grands. Les deux plus jeunes partagent le vieux matelas usé, à quelques mètres de là, avec les deux adultes. C’est également l’occasion de saluer le fils défunt, dont la photo mortuaire repose sur une planche vermoulue recouverte de poussière d’encens. On s’installe malgré la chaleur et on prend des nouvelles des enfants. Quelques mots échangés entre deux sourires édentés, quand soudain un bruit lointain résonne. Le tambourinement de la pluie contre le métal. Les maisons des moins à plaindre, dont le toit est fait de tôle, servent d’alerte au reste du village.

D’un mot autoritaire de la grand-mère, tous les enfants se jettent dehors. On court ramasser les bouts de tissus étendus sur les fils tirés entre les arbres et on abrite les affaires éparpillées dans la poussière. Alertés par les rires des enfants, pour qui tout est jeu, les chiens et les poules courent s’abriter à leurs tours. En quelques secondes, des trombes d’eau se mettent alors à tomber et balayent tout ce qui a été oublié. Une petite chaussette échappée, quelques tongs oubliées et une plante renversée. La pluie se déchaîne en un claquement de doigts sans étonner personne. La discussion reprend là où elle en était restée. Les flaques de boue se forment quand on parle d’argent. Les sillons d’eau se creusent quand on parle des enfants. La chaussette oubliée flotte jusqu’à un pneu usé, parterre de fleurs improvisé. L’eau s’infiltre à travers le toit en paille, surprenant les geckos assoupis. Les enfants jouent avec les clés de l’assistante sociale alors que celle-ci finit de noter ses observations dans son petit carnet gris. De longues minutes passent et la pluie disparaît alors comme elle est venue.

On se sépare alors que les enfants étendent à nouveau le linge. On ramasse les tongs, la chaussette boueuse et quelques poussins noyés. Le soleil séchera la terre avant que Soki ne soit rentrée aux bureaux de l’École. Demain matin, le plus jeune des enfants arrivera en classe avec une seule chaussette propre, mais le sourire aux lèvres.

, 29 juin 2018