LE JOUR DES SUPER-HEROS

L’aube elle-même est encore endormie. Dans une petite cabane en bois s’élèvent des bruits de tissus et de chiffons. Dehors, des braises fatiguées ont veillé toute la nuit. Une silhouette émerge des ombres, l’esprit encore embrumé. Il est 4h30 du matin au cœur de la forêt d’Angkor Wat et Batman enfile son masque.
Batman a 2 ans et demi. Aujourd’hui, il part veiller sur le « monde des grands », celui de son frère. Il enfile sa cape, ajuste son masque et grimpe dans le tuktuk de Papa. En route vers la ville.

Pour Batman, la « ville », c’est la pagode. Un temple bouddhiste situé à quelques minutes de là, où les maisons sont faites de briques. Depuis quelques années, son frère s’y rend tous les matins bien qu’il ne soit pas moine. S’il va là-bas, c’est pour prendre des cours dans les petites maisons à côté de la pagode – celles qui sont rouges. C’est l’école. Notre école. Celle qui est à côté du temple du Bayon. Ah ! Au fait, ce matin, c’est la rentrée.
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Il est 6h45 et l’école est déjà bien remplie. Parents, enfants, bébés, adolescents. On parle, on rit, on s’agite. Même les chiens, résidents à l’année, sont venus observer la cérémonie. Seuls les singes dorment encore. Pour Batman, ça fait beaucoup d’inconnus à surveiller. Heureusement, depuis le mirador des bras de sa mère, la vue est plus dégagée. Au loin, il aperçoit Superman. Il le connait : en vrai, Superman ne vient pas d’une autre planète. Il vient de chez sa grand-mère, qui habite dans la forêt et qui s’occupe de lui depuis que ses parents sont partis.

Pendant que les grands sont réunis sous le préau de la nouvelle cuisine pour écouter le discours des directeurs, Batman n’a pas perdu de temps. Il a ôté son masque pour montrer à Superman et Spiderman – qui est en fait une fille – qui est le plus fort au « lancer de tongs ».

La bataille de micros et d’ampli fait rage entre l’école et la pagode lorsque le ciel s’assombrit. On sonne la retraite, la saison des pluies n’est toujours pas finie. A l’abri, les enfants sont sages et découvrent le visage de leurs nouveaux enseignants. Derrière eux, les mamans papotent et donnent le sein. L’universelle « rangée de papas au fond de la pièce » attend patiemment. Les plus grands sont finalement dirigés vers leurs nouvelles classes pendant que les petits héros s’émerveillent devant des robinets chromés qui distribuent de l’eau à volonté.

Superman et Spiderman ne s’éloignent pas des bras de leurs mamans. Pour Batman en revanche, le moment du départ tarde. La rentrée, c’est l’occasion pour les petits, mais aussi pour les grands, de se retrouver. On croise des voisins des villages alentours, on prend des nouvelles de la famille éloignée, présente les nouveau-nés… Tout le monde se connaît, sans avoir l’occasion de se fréquenter à l’année. Le moment idéal pour faire le plein de commérages jusqu’à la fin de l’année. Malheureusement pour Batman, ni criminels à arrêter, ni princesse à sauver dans les environs. Pour patienter, il part ramasser les champignons qui poussent en lisière d’école.
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Le soleil est haut dans le ciel quand le glas sonne. Batman, les poches pleines de champignons, observe une dernière fois son grand frère. Il a reçu un petit-déjeuner, un bel uniforme, de nouveaux cahiers et même un vélo ! Si c’est ça l’école, il comprend mieux pourquoi son frère y retourne tous les jours. A contrecœur, l’enfant quitte la cour de récréation pour affronter le monde extérieur, il remet son masque. Dehors, le monde a perdu son innocence, même pour un enfant de 2 ans et demi. Bien qu’il soit encore trop jeune pour s’y inscrire, il voit bien qu’à l’école, « c’est pas pareil ». L’établissement semble protéger des problèmes : pas de dettes à rembourser, pas de sécheresse à supporter, pas d’argent à mendier. Les enfants ont même le droit de s’exprimer.

Au fond de son cœur, il se dit que ce serait chouette de pouvoir porter le même uniforme que son aîné l’année prochaine : le super-costume de l’enfance retrouvée.

, 8 novembre 2018